Honte & Gestalt-thérapie - René Cousein - Psychotérapeute - Gestalt-thérapeute- Superviseur

Aller au contenu

Menu principal :

Oh mes amis! ainsi parle celui qui cherche la connaissance:
honte, honte, honte, - telle est l’histoire de l’homme!
Et c’est pourquoi l’homme noble s’impose
de ne pas humilier les autres hommes:
il s’impose la pudeur devant tous ceux qui souffrent.

F. NIETZSCHE
Emoi, La Honte, La Gestalt-thérapie, Et Moi
à Elisabeth, Laëtitia, Brigitte, Nicole, Monique, Alain, Jean, Pablo, Jean Pierre, Serge ...
à ces femmes, à ces hommes, qui demeurent des balises sur le chemin de ma vie.


ÉMOI - LA HONTE - ET MOI

Comment traiter d’un sujet aussi paradoxal, où le propre du sentiment de Honte est de ne jamais en parler?

D’ailleurs, il m’a suffi d’annoncer le thème de ce mémoire dans un groupe de formation, pour que la remémoration du chemin parcouru me plonge temporairement dans une paralysie de la pensée et un isolement que je reconnais bien comme symptômes de la Honte.

Certainement, qu’après un long parcours thérapeutique où ce sentiment de Honte a pu être dit et exprimé dans la multitude de ses facette; qu’après avoir écrit le roman de ma vie et de l’avoir lu dans un groupe de formation, j’ai encore le besoin d’écrire pour déposer auprès de ceux qui s’y intéressent, ce que j’en ai compris, ressenti.

Mais aussi, parce que l’expérience que j’ai acquise comme travailleur social auprès de familles menacées d’expulsion de leur logement, me permet de penser que la Gestalt-thérapie semble particulièrement bien adaptée pour l’accompagnement de ceux qui son habités par la Honte.


Enfin et surtout, c’est du désir d’être ce que je suis et d’éviter, autant que faire se peut, de vivre dans le désir de l’autre et conformément aux déterminismes sociaux, que j’entreprends ce travail d’écriture, de recherche autour d’un sujet qui me fut aussi longtemps indicible: LA HONTE.


La douleur t’a passé une bague au doigt, il y a des années. Tu y penses moins qu’à ta montre ou à tes lunettes, mais si tu l’oublies le matin sur un meuble, tu disparais toute la journée dans les limbes du temps. Et quand tu la portes, ce sont les autres qui deviennent visibles.


Jean Pierre LEMAIRE
Le coeur circonci
    
Chaque homme apporte en naissant,
sous forme de structures ébauchées,
l’intégralité des moyens dont l’humanité dispose
de toute éternité
pour définir ses relations avec le monde.

C. LEVI-STRAUSS

INTRODUCTION


Ma volonté de rechercher comment la Honte peut être reconnue, entendue, accompagnée dans un parcours psychothérapeutique en Gestalt, afin d’aider la personne habitée par ce sentiment à s’en libérer, prend sa source dans plusieurs de mes préoccupations et engagements:

Après avoir consacré beaucoup de mon énergie à parcourir le labyrinthe qui m’amenait aux sources de ma honte, de mes hontes, j’ai pu libérer des paroles de vérité, qui m’ont permis de retrouver les parties de moi-même qui étaient altérées par les humiliations, sur ce chemin j’ai rencontré mes capacités créatives.
Capacités qui ancrent ce que je suis aujourd’hui, et que  je continue à développer, car c’est dans la création  que j’ai découvert la possibilité de traverser les contradictions qui m’habitent.
C’est ainsi que, l’usage de mes mains dans la réalisation de sculptures en bois, me permet en particulier d’effectuer le lien entre le monde manuel de mes aïeuls et celui plus intellectuel auquel j’appartiens aujourd’hui.  
Professionnellement, mon activité en tant que travailleur social m’a confronté régulièrement depuis des années, à l’accompagnement de personnes habitées par la honte.
Le suivi de personnes menacées d’expulsion de leur logement m’implique dans une recherche constante pour comprendre ce qui peut amener certaines d’entre elles à se mettre en danger au point de perdre leur toit et donc une partie de leur identité
Sans adresse, plus de pièce d’identité, plus d’existence administrative, plus de relations possibles avec leur environnement.
Cette manière de disparaître, de se couper de leur environnement social, de s’exclure, renvoie fréquemment aux caractéristiques de la honte:

l’impuissance,
l’inhibition de l’action,
le sentiment de déchéance,
la perte du sentiment d’identité,
la perte de l’estime de soi.

comment pratiquer une telle profession sans développer une écoute très attentive au sentiment de honte. Alors que plus généralement, ce sentiment de honte est presque toujours présent dans la relation, entre le travailleur social et son client, ne serait ce que dans la difficulté pour le client, à demander de l’aide, à dire son impuissance à résoudre seul et de manière autonome, ses difficultés personnelles.

Mon engagement dans la société m’amène à porter un regard particulier sur l’évolution extrêmement rapide qu’elle connaît en cette fin de millénaire et sur les conséquences que cette évolution engendre pour un très grand nombre de personnes.
En effet, nous sommes entrés dans une phase que nous pouvons qualifier de révolution informationnelle. Qui, compte tenu des nouvelles technologies mises en oeuvre, remet radicalement en question la notion d’emploi salarié et stable qui a été vécue durant les « vingt cinq glorieuses ».
Ces nouvelles technologies, du fait de leur productivité extraordinaire au niveau de la réalisation de biens matériels, suppriment la nécessité d’avoir recours à une main d’oeuvre abondante. De ce fait nous assistons d’une part à une valorisation très importante des professions intellectuelles (80% d’une classe d’âge est sensée accéder au baccalauréat) et d’autre part, au rejet du système de production de milliers de personnes.
Cela implique que les phénomènes de déplacement social concernent de plus en plus  d’hommes et de femmes. Cette mobilité sociale, devenue indispensable, développe l’individualisation. L’individu se référencie de moins en moins à un groupe d’appartenance, à une profession, mais à des critères de plus en plus personnels: Son niveau d’études, sa personnalité, son physique, sa richesse...
Chacun est donc soumis à la nécessité impérieuse de faire sa place. Cette plus grande liberté, ces plus grandes libertés de changement, d’évolution engendrent aussi l’insécurité, la peur de perdre, et l’exclusion d’un nombre de plus en plus important de personnes (au sens de ce qui caractérisait l’insertion dans la société: l’emploi salarié stable et durable).
Ces bouleversements ont des conséquences sur les rapports de pouvoir. En effet, ceux-ci sont de plus en plus caractérisés par des rapport de domination, d’humiliation, de soumission, d’invalidation et d’exclusion.
L’évolution de la société et mon expérience personnelle, me permettent de penser que ces modifications des rapports sociaux, qu’ils soient vécus dans la promotion ou la régression sociale rencontre bien souvent des fragilités psychologiques qui se cristallisent autour de la Honte.

C’est de cette rencontre, tant au niveau personnel, professionnel ou social avec des personnes habitées par la honte, que j’ai découvert l’importance, l’intensité de leur souffrance, mais aussi et surtout les trésors de sensibilité et de capacités créatrices qui les animent. Ce sont cette richesse, cette créativité, cette énergie disponible qui me motivent pour essayer de montrer en quoi et comment la Gestalt Thérapie me semble particulièrement bien adaptée pour accompagner ceux qui veulent sortir de la honte.

Dans un premier temps, je vais essayer de définir, de décrire, d’expliquer ce qu’est le sentiment de honte.

J’utiliserai un texte de Vincent de Gauléjac qui m’a particulièrement interpellé et dans lequel il dénonce le risque de « psychologisation » comme une dérive du travail social pour montrer en quoi, il me semble que la Gestalt est particulièrement bien adaptée pour accompagner les personnes habitées par la honte.

Au coeur de ce mémoire, je vous ferai découvrir une représentation symbolique de la Gestalt, création d’une image, qui est pour moi, particulièrement chargée de sens.

Ensuite, j’aborderai plus longuement les articulations que j’effectue entre la honte et la Gestalt, au travers des différentes composantes de la théorie de la Gestalt.

Pour finir, et avant de conclure, je vous présenterai ce que je pressens d’important dans la relation thérapeutique, qu’il est nécessaire d’instaurer pour accompagner la personne qui a intériorisé la honte.

En annexe, j’ai souhaité présenter les bases de la théorie du self en Gestalt, car il m’est personnellement important d’ouvrir le contenu de cette recherche à tous ceux qui sont impliqués dans la relation d’aide, et qui ne disposent pas des connaissances théoriques suffisantes pour accéder à la compréhension de cet écrit.


Oh mes amis! ainsi parle celui qui cherche la connaissance: honte, honte, honte, - telle est l’histoire de l’homme! Et c’est pourquoi l’homme noble s’impose de ne pas humilier les autres hommes: il s’impose la pudeur devant tous ceux qui souffrent.

F. NIETZSCHE
PREMIÈRE APPROCHE


La honte est un affect extrêmement douloureux, dont chacun a été amené à l’éprouver au cours de sa vie. Cet affect profondément relié à l’identité individuelle et collective est indicible, et celui qui l’a éprouvé met en oeuvre des mécanismes qui lui sont propres pour la cacher à autrui, mais surtout à lui même.
La honte est indicible, parce que le sujet cherche à la dissimuler, mais aussi parce qu’il ne la reconnait pas, qu’il ne comprend pas ce qui lui arrive.
Cet oubli de l’éprouvé, du sentiment de honte, amène à son intériorisation car chacun s’imagine seul à le vivre.
L’intériorisation de la honte implique une altération du sentiment d’identité et amène le sujet à se sentir responsable de ce qui lui arrive, à justifier les humiliations vécues, les violences qui lui sont faites. La souffrance est accueillie avec résignation, c’est une fatalité.

La honte, résultat du sentiment qu’une partie vulnérable de soi est dangereusement exposée à autrui, se traduit par l’irruption brutale du désir de perdre son identité, son expérience personnelle, son sentiment de soi.
Dans la honte, c’est l’individu tout entier qui est atteint, à travers l’estime de lui même. C’est ainsi qu’il ne peut désirer que de disparaître totalement.

La honte s’accompagne toujours de l’angoisse d’être rejeté par ceux qu’on aime. sa particularité est d’être une angoisse sociale. Chacun peut la reconnaître à l’occasion d’acte commis par soi-même, sa famille, un groupe d’appartenance, ou même à l’extrême par tout homme. Dans ce cas extrême, c’est l’appartenance de cet homme au genre humain qui est source de honte. Cette situation s’illustre en particulier pour les déportés dans les camps nazis, qui éprouvaient de la honte à l’occasion d’actes commis par leurs bourreaux et dont ils étaient témoins (honte d’appartenir au groupe des humains qui sont capables d’actes inhumains).

L’éprouvé de la honte, c’est aussi la prise de contact avec les aspects les plus sombres de notre être au monde, de prendre contact avec ce qui peut caractériser notre inhumanité (l’expression du désir de destruction, de haine, d’inceste...).

Tout peut être objet de honte.

Une chose et son contraire peuvent devenir des comportements honteux, si les parents ou les éducateurs en on fait un objet de honte à l’égard de l’enfant. La honte est de ce fait indissociable de l’humiliation. Elle est inséparable de la relation que notre environnement a établi avec nous et cela depuis notre conception.

En effet, la honte se transmet volontairement, mais surtout et le plus souvent à l’insu de ceux qui la transmettent.
L’éprouvé de la honte est particulièrement difficile à nommer; il renvoie au non-dit, au silence, au secret.
Le non-dit et le secret ont la particularité, la faculté de se transmettre hors de la conscience et de se propager de proche en proche sans qu’aucun ne puisse savoir son origine, ni même l’identité de celui qui les transmet.

La honte concerne un domaine où le honnisseur est lui même impliqué: ni toi, ni moi, nous ne devons faire, vivre cela.

La honte n’est pas forcément éprouvée en tant que telle. Etant indicible, elle s’exprime essentiellement par ses conséquences, ses effets.
Ses effets, ses conséquences doivent être entendus, car ils ne peuvent être effacés et ils s’expriment au quotidien dans notre manière d’être au monde.

La honte oubliée, barrée, débouche toujours sur des aménagements qui sont source de très grandes angoisses et de souffrances psychiques.
L’angoisse de honte marque les limites au delà desquelles le sujet risque de perdre son sentiment d’appartenance au groupe, à la famille, à la société, au genre humain. La honte le renseigne ainsi sur une menace imminente qui pèse sur ses liens.

Cette confrontation au sentiment de honte implique donc toujours la nécessité d’un réaménagement psychique rapide, auquel il est indispensable de faire face.

l’impossibilité, le manque de capacité à inventer des aménagements, des réponses, des recours impliquent que la personne se trouve devant une telle impasse, que cette impossibilité à imaginer une issue honorable transforme l’éprouvé de la honte en honte symptôme.

A coté de la honte destructrice, source de très grandes souffrances et de ses aménagements conservateurs, il est nécessaire de reconnaître un autre aspect essentiel, celui par lequel son éprouvé nous oblige à des réaménagements créateurs, qui nous permettent d’éviter les transgressions qui nous feraient passer au delà de limites.
Limites symboliques ou réelles, qui une fois dépassées, nous coupent de notre environnement social, ou même à l’extrême de notre appartenance au genre humain.
C’est ainsi que la honte éprouvée dans ses formes mineures est omniprésente dans nos relations sociales, elle a pour effet de limiter nos prétentions démesurées par les réaction que le groupe oppose. Elle nous informe du caractère irréaliste de nos prétentions, c’est ainsi un mécanisme puissant de régulation.

Percevoir son ridicule, sa gène, c’est prendre conscience de l’angoisse qu’il y aurait à s’installer dans un comportement qui entraîne la honte. La gène, le ridicule perçus impliquent la possibilité de découverte de voies de réajustement et donc de dépassement de la honte.

Pour finir cette première approche, il me parait important de dire combien la connaissance et le parler de la honte peuvent être des moyens prophylactiques efficaces, car sa mise en lumière permet de sortir du non-dit, du secret.
C’est permettre à chacun de prendre connaissance de son caractère complexe, contradictoire et de limiter ainsi sa contagion.
Si je parle de mon éprouvé de la honte, des humiliations, j’ouvre une porte vers un possible, qui permet à l’autre d’être écouté, entendu et de mettre ainsi au jour ses propres éprouvés.

J’ai d’ailleurs pu vérifier que le dire de la honte, sa connaissance peuvent limiter son aspect le plus destructeur, qui est sa transmission inconsciente.


Qui nommes-tu mauvais?
- Celui qui veut toujours faire honte.
Qu’y a-t-il pour toi de plus humain?
- Epargner la honte à quelqu’un.
Quel est le sceau de la liberté acquise?
- Ne plus avoir honte de soi-même.

F. NIETZSCHE


La honte ne révèle pas notre néant, mais la totalité de notre existence.

E. LEVINAS
    
HONTE ET COMPLEXITÉ

Le sentiment de honte intériorisé est complexe, il est le fruit d’une grande diversité d’éléments intériorisés qui se combinent, pour enfermer le sujet dans une impasse.

Chaque histoire de honte est basée sur un amalgame d’éléments, qui reliés les uns aux autres construisent ce qui est ressenti comme le sentiment de honte.

Ces différents éléments peuvent être:
l’humiliation
l’impuissance
l’injustice
la résignation
la passivité
la répression
l’exploitation
l’impudeur
la jalousie
l’agressivité
l’illégitimité
la stigmatisation
l’invalidation
la moquerie
la dérision
l’exhibitionnisme
l’envie de s’élever
la peur d’être rabaissé
la rivalité
la culpabilité
l’usurpation
le mépris
la peur du ridicule
le non-dit
le secret
la méconnaissance
la colère
le mensonge
la régression sociale
l’ascension sociale
la culpabilité sexuelle
la haine des parents
l’effondrement d’image parentale
l’abandon
l’ambition
l’orgueil
la déchéance sociale
la haine de classe
Cette liste n’est pas limitative, mais elle représente seulement la variété des éléments que l’on peut rencontrer.

Quand un amalgame se forme autour d’éléments représentant des enjeux appartenant aux différentes dimensions de l’homme (physique, affective, rationnelle, sociale, spirituelle) le sujet se trouve confronté à des conflits psychologiques si intenses que toute son existence est envahie par le sentiment de honte.

La honte touche ainsi à l’intégralité de notre être au monde: notre identité.
L’absence de valeur de l’identité du sujet honteux renvoie obligatoirement à une quête de sens indispensable pour pouvoir survivre.
Tous les aspects de l’existence sont concernés par cette interrogation: qu’est ce qui fait que je désire vivre ?

C’est ainsi que la honte comme expérience existentielle concerne et interroge toutes les dimensions de l’homme:

La dimension physique:
Honte corporelle: être sale, mal habillé, sentir mauvais, avoir un handicap; être trop gros, trop grand, trop petit; être noir, jaune; être sourd, muet, borgne...
Honte sexuelle: d’être dévoilé dans sa nudité, son impuissance, ses insatisfactions; d’être exhibitionniste, sadomasochiste....

La dimension affective:
Honte de ses proches, de ceux qu’on aime, d’un parent, d’un frère, d’une soeur, d’un ami...
Honte d’avoir honte de ceux qu’on aime et dont on a besoin d’être aimé...



La dimension rationnelle:
Honte de ne rien valoir, de ne rien savoir...
Perte de l’estime de soi, sentiment de dépréciation, invalidation...
La dimension sociale:
Honte d’être pris en flagrant délit de mensonge, d’hypocrisie, de vantardise...
Honte d’appartenir à un groupe, à une religion, à une entité économique, sociale, professionnelle...
sale Juif, sale nègre..., sale pauvre, sale miséreux..., analphabète, pauvre type..., Chômeur, RMIste...

La dimension spirituelle:
Honte d’être un homme confronté à l’inhumanité d’autres hommes (viol, inceste, torture, violences extrêmes...)
Honte de n’avoir aucun sens à donner à sa vie, de ne pas être...
Honte d’avoir perdu le désir d’exister...


Les raisons d’avoir honte sont multiples et touchent tous les aspects, toutes les dimensions de la vie.

Le sentiment de honte prend sa source dans l’enfance, mais surtout il se structure au fur et à mesure qu’un amalgame se développe à partir des expériences honteuses rencontrées au cours de notre développement.

La configuration de cet amalgame, composé d’affects, d’émotions, de sensations, où se mêlent des composantes psycho-sexuelles, psycho-affectives, psycho-sociales, permet au sujet de créer des processus de dégagements si les différents éléments peuvent se compenser mutuellement, ou d’entraîner le sujet vers une impasse, où les liens entre les différents éléments sont tels, que les possibilités de création de voies de dégagement disparaissent.

L’exploration personnelle du sentiment de honte et la rencontre, l’écoute de personnes habitées par la honte permettent de dégager, à travers la multitudes des éléments présents, des caractéristiques communes.


- L’illégitimité: L’existence du sujet est récusée. L’enfant n’a pas d’autorisation à être « Tu ne devrais pas être là! »
- L’enfant n’a pas été désiré.
- Un doute plane sur ses origines.
- Il occupe une place négative, ou n’a pas de place.
- Il occupe une place usurpée.

- La défaillance parentale: L’effondrement d’une image parentale idéalisée est une constante.
Le manquement vient le plus souvent du père, le père n’est plus une figure protectrice susceptible d’apporter confiance et sécurité. Il y a une carence du coté du père: soit il est absent, soit il a été humilié, soit il est pris en défaut, soit il est violent, soit il est lui-même habité par la honte.
L’enfant a été humilié par les parents; soit devant eux, sans qu’ils n’interviennent pour le protéger. L’enfant ne peut trouver dans l’image paternelle les ressources pour construire sa relation au monde, il ne peut se défendre.
La problématique de l’abandon est également très fréquente. l’enfant a le sentiment qu’il n’est pas assez bien pour retenir ses parents, il est responsable de leur départ.
Lorsque la relation à la mère ne vient pas compenser tous ses doutes, l’enfant s’installe dans la dévalorisation.

- L’infériorité: La honte s’enracine ici dans le sentiment d’être différent des autres: plus petit, moins intelligent, plus imparfait, plus démuni...
L’absence de reconnaissance de sa valeur met le sujet en défaut, il se trouve défini par un manque. Il lui est très difficile de garder une image satisfaisante de lui même et d’affirmer une identité positive.
Le sentiment d’infériorité est une autre polarité du désir de supériorité, désir de supériorité que la réalité a barrée.
Les situations d’humiliation, de stigmatisation conforte ce sentiment d’infériorité et c’est ainsi que le registre social étaye le processus psychologique.

- La violence: On trouve toujours une situation de violence à l’origine de la honte, qu’elle soit physique, symbolique, ou psychologique.
Par la violence on signifie au sujet qu’il est fondamentalement insatisfaisant ou inadéquat, on le confronte à une invalidation fondamentale.
Toutes les violences humiliantes fragilisent, détruisent les capacité de réaction et amènent à l’intériorisation d’images négatives de soi.

- Le déchirement: La honte est le produit de contradictions qui ne peuvent trouver de médiations suffisantes. Le sujet est coupé à l’intérieur de lui-même.
Le sujet est écartelé entre des identifications nécessaires, indispensables mais impossibles à réaliser.
Il y a déchirement parce que l’antagonisme est radical entre ce qu’il voudrait être et la réalité de ce qu’il vit.

Dans les multiples situations paradoxales, il n’y pas de choix qui permet de sortir de la honte (par exemple: honte pour celui qui trahit ses origines, mais aussi honte pour celui qui est stigmatisé du fait de ses origines).

- La déchéance: Elle a une double face:
La déchéance publique: quand la honte est produite par le regard de l’autre, par son jugement négatif sur son existence. La honte est réactualisée chaque fois que le sujet est confronté à des situations de rejet, de stigmatisation, d’humiliation, de domination...
La déchéance privée: quand le narcissisme est atteint, que l’estime de soi se délite, lorsqu’il vit le désamour de lui-même: je ne vaux rien, je ne m’aime plus, j’ai honte de moi...

- Le non-dit: La honte s’installe parce qu’elle est indicible, elle est indicible parce ce qu’elle est inavouable, ce serait prendre le risque d’être désavoué, que cet événement traumatique soit dénié, ou non reconnu comme tel.
Elle est également indicible parce que le sujet ne sait pas, ne comprend pas ce qui lui arrive (le non-dit, le secret permettent aussi la transmission de la honte hors de la conscience et de se propager sans que l’on puisse connaître son origine).

La honte implique le désaveu du sujet, ce désaveu est un moyen efficace pour se protéger de sa propre honte, de se protéger des humiliations et de la souffrance qu’elle suscite.
Le silence n’est pas que le produit de la honte personnelle, il est aussi le fruit des résistances à la recevoir, à l’accueillir. La gène des uns contribue au rejet des autres et au silence de tous.
Le silence, l’interdit de savoir, de comprendre, empêchent de trouver une cohérence entre ce que l’on ressent et ce que l’on dit, ce qui provoque une inhibition intellectuelle, émotionnelle et relationnelle.

- L’inhibition: Dans la honte on reste sans voix, la révolte interne que l’agression a suscitée ne peut se décharger à l’extérieur, elle est intériorisée, elle se retourne contre le sujet et c’est lui qu’elle blesse.
Les humiliations ne sont productrices de honte qu’à partir du moment où le sujet se trouve dans l’incapacité de réagir.
Le fait de n’avoir pu réagir ajoute une nouvelle honte à la honte, celle d’avoir honte de son incapacité de s’opposer à l’humiliation.
La honte intériorisée amène le sujet à éviter toutes les situations qui seraient susceptibles de réveiller ses blessures, il s’isole, se replie sur lui-même. La honte devient ainsi inhibition.





La honte est inséparable de l’humiliation.
Dans une situation personnelle: être surpris dans une position honteuse, être maltraité physiquement ou psychologiquement.
Dans une situation sociale: se trouver dans l’impossibilité d’assimiler son appartenance à un groupe: famille, race, religion, classe sociale...

La honte est inséparable de la présence de l’autre.
L’humiliation, le rejet, le mépris, l’invalidation... dont le sujet fait l’objet à son origine à l’extérieur de lui.
La confrontation au sentiment de honte implique toujours la nécessité d’un réaménagement psychique rapide. L’impossibilité, le manque de capacité à créer des aménagements, des réponses, des recours produisent une réaction psychique, une trace qui persiste alors même que l’humiliation a cessé et n’a plus de raison d’être.

L’image renvoyée par l’autre est vécue avec tant de violence, vécue avec tant de négativité qu’elle confronte le sujet au sentiment d’être nul, de ne rien valoir, d’être un moins que rien. L’amour-propre se transforme en haine de soi, l’estime devient mésestime, la fierté devient mépris.
La blessure narcissique est extrêmement profonde, le sujet se retrouve désemparé, floué, effondré, impuissant, totalement invalidé. Il n’a plus qu’une seule envie: disparaître, il a perdu la face et il reste là, hébété, impuissant, incapable de réagir.
L’impossibilité de décharger l’agressivité produite par cette attaque extrêmement violente, ne peut être exprimée, elle est inhibée.
Le sujet honteux, contrairement à ce qui se vit dans un processus sain, ne peut retourner son agressivité vers l’agresseur, il est empêché de toute réaction directe. Il détourne l’agressivité contre lui même et, ou indirectement contre l’environnement.
Il gardera ainsi la haine de ceux qui l’ont humilié, mais aussi la honte d’avoir honte.

C’est un cycle auto-inhibiteur dans lequel, l’impuissance engendre la haine et la honte de son impuissance confirme la nullité, l’indignité, la dévalorisation qu’il ressent. On a donc raison de le mépriser, de l’humilier, car il est méprisable, indigne.
L’intériorisation du jugement invalidant d’autrui abouti à l’inhibition de toute capacité de réaction.

Ce mécanisme amène à distinguer:

La honte réactive, qui face à un éprouvé de honte vécue dans l’ici et maintenant, amène une réaction immédiate qui permet au sujet de se dégager de la honte.

L’humiliation est vécue comme une agression, et le sujet va l’extérioriser sous forme de rage, de haine, de colère, de revanche, d’ambition...

La honte intériorisée, qui implique des réactions psychiques dans la durée, qui vont enkyster la honte en détruisant toute possibilité de réaction.
Le sentiment d’indignité est intériorisé et demeure, alors que la situation qui l’a provoqué est passée.
Cette impossibilité d’exprimer son agressivité face à la violence qui lui est faite, bute sur le fait que l’agresseur est inattaquable, ou que les sentiments éprouvés envers lui sont paradoxaux (c’est le cas d’un parent violent, mais dont l’enfant a besoin de préserver une image positive pour se construire). Dans ces situations le sujet est pris dans des contradictions, des paradoxes, où il ne peut que très difficilement trouver de médiation.
Le sujet devient seul responsable de sa souffrance.
La honte intériorisée devient plus profonde, elle se nourrit d’elle même lorsque le sujet a honte d’avoir honte.


 

La honte nous confronte sans cesse au paradoxe:
Elle est violence et elle est refus de violence.
Elle pousse a exister comme sujet et empêche d’exister.
Elle est déchéance et elle pousse à s’en sortir.
Elle est déchirement et elle pousse à sauvegarder l’unité du sujet.
Elle isole et permet de conserver un lien avec ses semblables.
Elle renvoie à l’impuissance et elle est source d’une très grande énergie de vie.
Elle est le fruit de l’humiliation et source d’humilité.
Elle est source d’envie et source de rejet.
Elle est source de mépris et source d’admiration.
Elle est source de haine et source d’amour.
...

La complexité des éléments en jeux dans l’éprouvé de la honte permettra au sujet de compenser et de faciliter les processus de dégagement, ou au contraire elle l’amènera vers une impasse où il lui sera impossible de trouver une issue aux contradictions qui le traversent.


La lumière ne peut venir que des ténèbres assumées.

A. de SOUZENELLE

HONTE ET CULPABILITÉ

La honte est très souvent masquée par d’autres sentiments, comme la rage, la colère, la haine, la culpabilité. En particulier elle est très souvent confondue avec la culpabilité.

Il est donc essentiel de faire la différence entre la honte et la culpabilité, tout en sachant que très souvent la culpabilité est également présente chez ceux qui éprouvent le sentiment de honte.

Pour la psychanalyse, « la culpabilité est du registre des rapports entre le Surmoi et le Moi. Ce dernier est pris en faute, parce qu’il a mal agi, ou parce qu’il est tenté de succomber à un désir interdit. La honte est du registre des relations entre l’Idéal du moi, le Moi idéal et le Moi. Ce dernier n’est pas à la hauteur des exigences de l’Idéal. Ce qui engendre le sentiment d’infériorité: je suis nul, et la dépression: je ne vaux rien. La partie idéalisée du Moi s’effondre, provocant un puissant sentiment de dévalorisation. »1

La culpabilité résulte du fait d’avoir agressé le territoire d’autrui et donc limite l’action. La honte concerne une particularité de notre être et préserve ainsi notre identité, nos limites.

La culpabilité est toujours liée à une transgression morale, alors que la honte peut être également liée à un échec, une déception.

A la différence de la culpabilité, qui porte sur les conditions d’un désir (désirer de manière illicite ou hors de propos), la honte porte sur la légitimité même du désir. L’absence de légitimité du désir fait courir le risque de la menace d’être exclu de la communauté.

Dans la culpabilité la décharge de cette émotion est possible, tandis que dans la honte toute décharge d’émotion est bloquée, inhibée.

La culpabilité peut être confiée pour être expiée (confession des fautes, réparation), la honte est indicible, elle ne peut être que niée, dissimulée.

Dans la honte, il est important de mettre l’accent sur le phénomène projectif. Le sujet honteux, ne se sent non seulement nul et inadéquat, car il ne peut satisfaire à son idéal, mais il projette cet idéal de toute puissance. C’est ainsi que le sujet honteux peut se sentir transpercé par le regard d’un autre tout puissant, d’où la différence avec la culpabilité que l’on peut cacher.

La honte n’existe qu’en présence d’un tiers honnisseur, ce qui implique que la présence de l’autre est dangereuse, car susceptible de réactiver l’éprouvé de la honte.

Si je ne m’occupe pas de moi, qui d’autre le fera pour moi ?
Si je m’occupe que de moi, qu’est-ce que je suis ?
Si je ne le fait pas maintenant, alors quand ?

Rabbi HILLEL
Qui nommes-tu mauvais?
- Celui qui veut toujours faire honte.
Qu’y a-t-il pour toi de plus humain?
- Epargner la honte à quelqu’un.
Quel est le sceau de la liberté acquise?
- Ne plus avoir honte de soi-même.

F. NIETZSCHE
 
Retourner au contenu | Retourner au menu