Le champ en Gestalt-thérapie - René Cousein - Psychotérapeute - Gestalt-thérapeute- Superviseur

Aller au contenu

Menu principal :

Comment le polymorphisme du champ favorise l'émergence des figures ?
Le Travail de Clarification et de questionnement que j’ai mis en mouvement depuis quelques mois correspond à mon chemin de thérapeute en exercice depuis la fin du deuxième cycle de formation à l’E.P.G.
En effet, très vite je me suis trouvé confronté dans ma nouvelle pratique professionnelle à des choix (qui n’étaient pas toujours conscients) d’orientation du champ thérapeutique et de la situation thérapeutique.

En particulier, quelle place le thérapeute que je suis, occupait-il dans cette situation ?

Pour simplifier :

- Soit, je me positionnais en thérapeute observateur du self en mouvement chez mon client dans cette situation, et donc j’utilisais essentiellement l’empathie pour accéder à ce qui pouvait être de l’expérience de cet autre ici avec moi dans cette situation. J’étais observateur de la frontière contact organisme-environnement de mon client, du champ de mon client.

-  Soit, j’étais pleinement dans le champ constitué de cette situation particulière en mouvement, en devenir.

    
Très vite, je fus donc questionné par la notion de champ en Gestalt-thérapie et par une grande difficulté à me positionner. En effet, l’approche du concept de champ est variable dans tous les textes que j’ai pu consulter, la position, la compréhension et la définition des différents auteurs m’apparaissant mêmes parfois contradictoires.

Par ailleurs, je suis sculpteur, passionné par la mise en forme de toutes les matières qui se prêtent à mon travail créatif. Dans cet espace je ne suis pas seul, mais bien en contact avec des éléments qui ne sont pas que malléables mais qui favorisent la création d’un champ et d’une situation. La consistance, les contraintes, « la personnalité » du matériau imposent le développement d’un processus de mise en forme, d’ajustement, où nous sommes impliqués mutuellement dans cette situation.
Le sculpteur que je suis, pour être créateur de forme, ne peux qu’être dans le champ, dans la situation donnée et en perpétuelle transformation, où la matière et moi-même s’ajustent dans un contact fort.
En tant que sculpteur, je constate que je ne peux accéder à la créativité qu’en étant pleinement dans le champ et dans la situation de création.

Quelques mois après mes premières expériences de thérapeute, Gestalt-praticien, j’ai été embauché comme psychothérapeute dans une association dont l’objectif est l’insertion sociale et professionnelle d’un public en très grandes difficultés. En particulier, des personnes pour qui les difficultés personnelles sont telles, qu’elle ne peuvent accéder à ce qui est mis en œuvre « classiquement » pour favoriser l’insertion,  comme la formation ou l’accompagnement social…

Après avoir entrepris un travail d’accompagnement en individuel de personnes ayant adhéré à mes propositions, j’ai créé un groupe de gestalt-thérapie centré sur la créativité, où mes compétences de sculpteur peuvent favoriser l’accès à la création.
Très vite, j’ai pu constater combien ce public, fort éloigné de toute approche psychothérapeutique, de toute notion de développement personnel et de la créativité, s’impliquait dans cette démarche et accédait très rapidement à des processus de changement.
En particulier le protocole d’intervention du groupe Créativité et Gestalt, qui a été modifié et ajusté au cours de son développement, favorise actuellement l’émergence de figures prégnantes beaucoup plus rapidement.

Aujourd’hui, mon regard, mon expérience de thérapeute, mon approche de sculpteur et mon questionnement m’amènent à faire l’hypothèse que le champ, et surtout de comment il est pris en compte dans la situation thérapeutique, peut favoriser l’émergence des figures et donc des ajustements créateurs.

Dans un premier temps, je vous présenterai le groupe Créativité et Gestalt que j’anime en dégageant le protocole que j’utilise actuellement, puis j’essayerai de partager avec vous la manière dont j’appréhende aujourd’hui la notion de champ en Gestalt-thérapie, avant de tenter de montrer de quelle façon le protocole mis en œuvre agit sur le champ et favorise ainsi l’émergence des figures.
    
Présentation du Groupe Créativité et Gestalt et de son protocole

Le Groupe Créativité et Gestalt que j’anime est un groupe ponctuel de Gestalt-thérapie qui se réunit une journée par mois dans l’association où j’exerce à temps partiel.
Ce petit groupe réunit six à sept personnes que j’accompagne déjà en thérapie individuelle et qui se sont engagées dans cette expérience suite à ma proposition, ou parfois à leur propre demande.   
Nous constatons au sein de cette association d’insertion que le public qui fait l’objet de notre accompagnement rencontre fréquemment des difficultés très importantes, liées à un isolement social fort et à des problématiques de la honte.
Le passage de l’accompagnement en individuel à l’accompagnement supplémentaire que représente le groupe Créativité et Gestalt, est un moment important et souvent déterminant dans le processus de changement de ces personnes. C’est pourquoi, je suis bien souvent à l’origine de l’incitation qui permet l’accès au groupe. Les demandes personnelles de participation sont exceptionnelles dans ce contexte.

Ce petit groupe qui évoluera au cours de la journée sur le thème de la créativité, se retrouve le matin à 9 heures autour d’un café, d’un thé et de petits gâteaux. Nous débutons ainsi par un espace de pré-contact informel, où chacun dans la mesure de ce qui lui est possible, tente d’aller à la rencontre de l’autre et de ce groupe en cours de formation. C’est aussi la découverte d’un lieu délimité dans une grande salle où une partie de l’espace est occupé par un cercle de chaises, une autre partie par un grand carré de tables pour le travail créatif et un dernier espace le long d’un mur où de nombreuses tables accueillent les différents matériaux et outils apportés par mes soins et complétés des apports des différents participants.
L’installation du groupe dans l’espace constitué par le cercle de chaises correspond à un temps de travail plus formel où je prends le temps de présenter aux participants les modalités de fonctionnement du groupe (le protocole que je suis en train de parcourir avec vous) mais aussi les lois, les règles et les coutumes qui encadrent la participation de chacun à un groupe de Gestalt-Thérapie.
Cette présentation du cadre et des modalités, permet aussi la mise en questionnement de ce qui adviendra pour chacun au cours de cette journée.

Ensuite s’ouvre un temps essentiel, nouvel espace où chacun sera amené à se présenter et à exposer au groupe ce qui est présent pour lui :
avec quels sentiments, émotions, réflexions, préoccupations, soucis, est-il là parmi nous ?
  • qu’en est-il de ses attentes pour cette journée ?
  •  
    Cet espace d’accueil de ce qui est présent pour chacun et pour le groupe est particulièrement important et respecté, dans la mesure où je donne à chacun et au groupe le temps nécessaire pour se dévoiler et tisser les premiers liens de confiance qui permettront plus tard à l’alliance de se développer.
    C’est un moment où j’interviens peu, si ce n’est pour faciliter la parole ou l’émergence d’une forme1, que ce soit pour  une personne ou pour le groupe.
    Ce temps essentiel est refermé avec délicatesse par un jeu autour des prénoms afin que chacun puisse aller un peu plus avant dans la prise de contact avec l’autre dans ce groupe.

    Cette première phase d’accueil, où il est pris grand soin du pré-contact, débouche sur la mise en relation avec ce qui occupera le reste de la matinée : l’espace personnel de créativité.
    L’expérience proposée étant la mise en forme de ce qui est présent pour chacun dans le groupe que nous constituons ensemble.

    Dans un premier temps chaque personne est amenée à contacter les matériaux ici-présents et à prendre le temps nécessaire pour laisser émerger, à travers la manipulation des outils et des différents matériaux, les prémices de la forme qui apparaîtra dans cet espace personnel de créativité.

    L’objectif est seulement d’explorer, à travers l’engagement de la personne dans toutes ses dimensions (Physique, Affective, Rationnelle, Sociale, Spirituelle)2, ce qui se passe pour elle, dans cette expérience nouvelle de mise en forme des différents matériaux choisis.

    Ce moment est accompagné de beaucoup d’attention et de précaution, car il s’avère être souvent une source d’émergence de très grande anxiété pour certains participants. Compte tenu qu’il n’y a pas de finalité préalablement définie, ni de résultat connu à atteindre.

    Cette phase de mise en contact fait donc très souvent l’objet de coupure du cycle du contact par la mise en oeuvre des mécanismes de résistance propres à chacun. Je constate que ceux-ci qui sont le plus souvent liés à des projections qui débouchent sur un état de confluence où plus rien n’émerge.
    Dans ce cas, l’inhibition éprouvée par la personne prend sa source dans des projections sur le groupe, sur l’un de ses participants ou sur l’animateur. Ce mécanisme de résistance au contact a pour effet d’annihiler à la source tout le processus créatif.
    Les projections les plus fréquentes sont liées à la honte : être nul,  ne pas savoir faire, ne rien valoir, ne pas être à la hauteur… ou à la culpabilité : gaspiller son temps, jouer, s’adonner à des enfantillages…

    Le travail d’accompagnement consiste à ce moment, non à la mise au travail de ces résistances, mais seulement à leur accueil de manière à pouvoir permettre la mise en contact avec les matériaux. C’est à travers la mise en forme des matériaux que la fonction Ça, trouvera l’espace nécessaire pour prendre forme dans la créativité. C’est le chemin que je prends à ce moment là, en tant que thérapeute, pour accompagner la personne vers la nouveauté.

    A cette étape du protocole, seul le processus créatif est l’objet de toute l’attention, car sa mise en œuvre permettra de donner à voir, de manifester des impressions, des émotions, des sensations, que l’intéressé ne peut exprimer par le langage. Il me semble en effet, que l’awareness3 personnelle est plus sensible que les moyens dont disposent bien des personnes pour en exprimer la richesse et la complexité par le langage oral.

    Cette mise en forme à travers la matière permet aussi de donner à voir et d’exposer des données de l’intimité psychique qui ne pourraient s’exprimer par une parole toujours susceptible de réactiver des sentiments de honte.
         
    Durant le temps imparti réservé à la créativité personnelle chacun se retrouve seul à mettre en forme les matériaux qu’il a préalablement choisis.
    J’interviens seulement quand le processus créatif est arrêté dans une impasse et quand l’anxiété vécue par la personne s’avère trop importante. A ce moment là, il s’agit de remettre du jeu dans la relation avec les matériaux de manière à créer de l’ouverture sur un possible à découvrir.

    Avant de se séparer pour le déjeuner, le groupe se reforme dans l’espace constitué de chaises en cercle. Ce moment est important et précieux car il permet à chacun de reprendre contact avec le groupe et chacune des personnes et de pouvoir ainsi déposer quelques mots sur l’expérience vécue.
    Ma pratique démontre qu’à cette étape, des émotions, des ressentis très importants sont fréquemment formulés et offerts au groupe. Ce court espace d’expression permet aux personnes de ne pas partir dans un processus inachevé qui serait générateur de trop d’angoisse. Ce temps permet aussi de contribuer à l’évolution de la constitution de deux formes importantes : la forme du groupe et celle qui se dessine pour chacun en particulier.

    Après la courte séparation du déjeuner, l’ensemble des participants retrouve le groupe et reprend contact dans un espace où une musique est le support d’une mise en mouvement dans la pièce.
    Lors de cette mise en mouvement sur le rythme de la musique, un jeu est proposé pour faciliter le déroulement du processus. Ce jeu correspond à plusieurs objectifs :
    la recréation de la « conscience de groupe »
  • la dynamisation des énergies (nécessaire après le déjeuner)
  • l’ouverture sur une plus grande implication de chacun dans le groupe, en particulier par le donné à voir corporel
  • le passage de la créativité individuelle à la créativité collective (par deux, par trois, de groupe…)  
     

    Passé cet épisode de reprise de contact, il est indispensable de définir : comment organiser l’animation du groupe dans le reste du temps imparti.
    En effet compte-tenu du nombre de participants, des formes mises en lumière depuis le matin, des problématiques mises à jour et du temps restant, il n’est pas envisageable de réaliser le travail nécessaire en groupe et de proposer en plus un travail individuel en groupe à chacun des participants.
    Il s’agit donc de proposer un cadre sécurisant qui permettra, dans la mesure du possible, à chaque participant de quitter cette journée d’implication personnelle après avoir :
    • expérimenté de nouveaux ajustements créateurs
  • élargi la prise de conscience des processus mis en œuvre
  • évité de générer des situations inachevées qui pourraient renforcer les mécanismes de défense déjà prégnants.  
  •  

    Pour concrétiser ce cadre des modalités sont définies
    • un temps de présentation de chaque œuvre en groupe et d’accompagnement de la mise en lumière d’une forme
  • un espace d’accompagnement personnel en groupe avec la définition du nombre d’interventions possibles (3 en moyenne)
  • un temps de clôture.
  •  

    Dans ce premier temps, chacun est amené à exposer son œuvre (sans parole) et accueillir le regard singulier que chacun partagera avec lui.
    Tous les autres participants sont invités à découvrir l’œuvre avec un regard « phénoménologique » (c’est toujours une tentative). Concrètement, chacun est invité à regarder cette œuvre sans à priori, en se dégageant de toutes connaissances pré-établies pour essayer ainsi de décrire le plus simplement possible ce qu’il découvre. Il s’agit bien de partager seulement ce qui est vu : couleurs, formes, lignes, mouvements … (et non pas ce qui est ressenti, éprouvé…)
    Ici, la présence du thérapeute est importante, car il est nécessaire d’accompagner chacun dans le respect de la règle et de faire attention à toutes interprétations.
    Chaque participant est invité à prendre part à cette description phénoménologique et ne peut en être dispensé que s’il en formule la demande.

    Tous s’étant exprimés, le créateur de l’œuvre est invité à prendre un temps pour assimiler toutes les informations qu’il a pu accueillir des uns et des autres, avant de présenter, à sa manière,  son œuvre et le contenu de son expérience.  
    J’interviens seulement, à ce niveau pour contribuer à la prise de conscience de l’expérience globale, pour favoriser la mise en lumière de la forme ici-présente.

    Toutes les œuvres ayant fait l’objet d’une présentation en groupe et d’un accompagnement de la prise de conscience de cette expérience singulière, il est temps de proposer un accompagnement personnel en groupe pour ceux qui en expriment le désir, après que le nombre de places soit de nouveau annoncé.

    Lors de ces accompagnements individuels en groupe, le processus de création de l’œuvre, et la forme de l’expérience mise en lumière précédemment, sont très souvent à l’origine de l’émergence d’une figure très forte.
    En effet, tout au long de ce protocole j’accompagne chacun dans des configurations du champ différentes, à développer son awareness4 personnelle.
     Le développement de l’awareness  favorise grandement la prise de conscience du Ça de la situation, la possibilité de proposer des expérimentations ajustées, et donc le développement de figures claires.

    Chaque accompagnement est suivi d’un temps de feed-back pour tous les participants.

    Après ce travail individuel en groupe, il est proposé aux participants qui n’ont pu bénéficier de ce type d’accompagnement, d’apporter leur œuvre dans le cadre des séances en individuel, avec moi dans l’institution.
    Pour finir un temps de clôture est ouvert, où chacun pourra exprimer ce qui est présent pour lui, en mettant l’accent sur l’expérientiel de la situation : qu’a t-il  vécu, découvert, mis en œuvre de nouveau dans cet espace.
    Cet espace est aussi le lieu du dépôt de ce qui pourrait être encore inachevé et générateur de souffrance.

     
    Retourner au contenu | Retourner au menu